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Le sous-investissement chronique dans l’agriculture africaine : une bombe à retardement que la crise d’Ormuz vient d’allumer

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La Rédaction

Publié le 22 sept. 2026 · 9 min de lecture

Le sous-investissement chronique dans l’agriculture africaine : une bombe à retardement que la crise d’Ormuz vient d’allumer

Des terres agricoles considérables, mais un potentiel encore insuffisamment financé : le défi n’est pas seulement de produire davantage, mais d’investir durablement dans toute la chaîne de valeur agricole.

La crise du détroit d’Ormuz, déclenchée en février 2026 par le conflit israélo-américano-iranien, a produit un effet de révélateur brutal sur les fragilités structurelles de l’agriculture africaine. Lorsqu’Alvaro Lario, président du Fonds international de développement agricole (FIDA), alerte que les petits agriculteurs pourraient perdre l’intégralité de leurs revenus pour l’année à cause d’engrais plus coûteux dans son entretien exclusif au journal Les Echos, il ne décrit pas une catastrophe soudaine. Il met un nom sur une vulnérabilité construite patiemment, pendant des décennies, par l’inaction.L’Afrique n’est pas victime d’une malchance géopolitique. Elle est victime de ses propres choix budgétaires — ou plutôt de leur absence.

I. La promesse de Maputo : vingt ans de promesses non tenues

Le 10 juillet 2003, lors du deuxième sommet de l’Union africaine à Maputo, les chefs d’État africains signaient une déclaration historique. Ils s’engageaient à consacrer au moins 10 % de leurs budgets nationaux à l’agriculture d’ici 2008, afin d’atteindre un taux de croissance agricole annuel de 6 %. C’était une reconnaissance que la sécurité alimentaire du continent passait par un investissement.

Les institutions africaines au cœur des décisions qui façonnent les politiques de développement du continent, avec l’enjeu de mieux orienter les investissements vers les secteurs stratégiques, notamment l’agriculture.

Dix ans plus tard, le constat était amer : seuls sept pays africains avaient atteint leur objectif, dont cinq en Afrique de l’Ouest. En 2025, les dépenses publiques consacrées à l’agriculture représentent seulement 3 % des budgets gouvernementaux en Afrique. Seuls le Malawi et l’Éthiopie respectent régulièrement le seuil de 10 %.

Ce gouffre entre promesse et réalité ne s’explique pas uniquement par un manque de volonté politique. Il s’explique aussi par une contrainte structurelle qui s’est aggravée : le poids de la dette. Les pays africains consacrent en moyenne entre 10 % et 25 % de leur budget national au remboursement de leur dette en raison de la hausse des taux d’intérêt. Dans ces conditions, tenir l’engagement de Maputo relève de la quadrature du cercle.

II. Un secteur structurellement sous-financé, par en haut et par en bas

Le sous-investissement dans l’agriculture africaine est le produit d’une double défaillance — publique et privée — qui se renforce mutuellement.

Du côté public, malgré le poids de l’agriculture dans l’économie africaine (33 % du PIB) et son rôle dans l’emploi (60 % de la population active), seulement 3 % des crédits à l’économie sont alloués à ce secteur, dont 80 % se limitent à des financements à court terme.

Du côté privé, la situation n’est guère meilleure. L’investissement privé ne constitue que 3 % du financement total de l’agriculture africaine, contre 10 % en moyenne dans le reste du monde. À peine 5 % des adultes vivant en zones rurales dans les pays en développement ont reçu un prêt d’une institution financière formelle.

Le résultat est un déficit colossal avec seulement 49 milliards de dollars ont été investis dans l’agriculture africaine en 2022, contre un besoin estimé à 200 milliards de dollars par an.

Ce manque a des repercussions concrètes. Alors que l’Asie utilise en moyenne 200 kg d’engrais par hectare, l’Afrique n’en utilise que 48kg. Les systèmes d’irrigation restent embryonnaires. Les pertes post-récolte atteignent parfois 30 à 40 % de la production faute d’infrastructures. Et le continent importe chaque année 100 milliards de dollars de produits alimentaires, alors qu’il possède 60 % des terres arables non cultivées de la planète.

III. Le paradoxe africain : nourrir le monde et mourir de faim

L’Afrique présente l’un des paradoxes les plus frappants de l’économie mondiale : elle possède les ressources pour nourrir bien au-delà de sa population, et pourtant elle reste le continent le plus touché par la faim. Plus de 400 millions d’Africains vivent dans l’extrême pauvreté et 60 % des personnes en insécurité alimentaire aiguë dans le monde se trouvent sur le continent.

Cette contradiction s’explique en grande partie par la nature de son agriculture. Entre 60 et 80 % de la population active en Afrique subsaharienne est constituée de producteurs familiaux qui assurent près de 90 % des besoins alimentaires de base de la population africaine. Ce sont eux qui ont été les plus abandonnés par les politiques publiques.

Derrière chaque récolte se trouve le travail quotidien de millions de petits producteurs africains, encore confrontés à un accès limité au financement, aux intrants et aux équipements.

La dépendance aux engrais importés est emblématique de cette fragilité. Environ 80 % des engrais utilisés en Afrique subsaharienne sont importés, souvent à des prix bien supérieurs à ceux pratiqués en Europe en raison des coûts de transport, de financement et de logistique. Quand la chaîne d’approvisionnement se grippe, ce sont les petits producteurs qui absorbent le choc de plein fouet, sans filet de sécurité.

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IV. La crise d’Ormuz comme accélérateur d’une crise déjà présente

Dans ce contexte, la crise d’Ormuz n’est pas une cause — elle est un accélérateur. Les prix des engrais ont déjà bondi de 30 % à 60 % selon les types. Et le choc a touché l’Afrique au pire moment. En Afrique de l’Est, la saison des grandes pluies débute en mars, fenêtre où les agriculteurs kényans, tanzaniens et somaliens sèment leur maïs. Les engrais commandés au Golfe n’ont jamais été livrés. Les conséquences pour les récoltes africaines de 2026 sont en grande partie déjà irréversibles.

Les implications sociales sont potentiellement explosives. Si la crise se prolonge, 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire. Et au-delà de la faim, c’est toute une économie rurale qui risque de se contracter : migrations forcées, jeunesse sans perspective, déstabilisation sécuritaire dans des régions déjà fragiles.

L’inflation alimentaire, elle, ne se manifestera pas immédiatement. Le délai de transmission des prix des engrais jusqu’à l’assiette du consommateur suit un calendrier agricole. Ainsi, la FAO souligne que les premiers impacts significatifs sur la production pourraient se matérialiser en six à douze mois. Mais il est inéluctable.

Lorsque l’investissement agricole reste insuffisant, les producteurs demeurent largement dépendants d’outils et de méthodes à faible productivité, freinant la modernisation des exploitations.

V. Les leçons non retenues et les solutions connues

La tragédie réside dans le fait que les solutions sont connues depuis longtemps. Développer une production locale d’engrais, promouvoir les engrais organiques, améliorer la gestion des terres et de l’eau, renforcer les filières de stockage et de transformation — autant de chantiers identifiés depuis des décennies, autant de chantiers qui n’ont malheureusement jamais bénéficié des investissements nécessaires.

L’Afrique doit augmenter sa production alimentaire locale d’au moins 45 % et réduire de moitié les pertes après récolte d’ici 2035 pour pouvoir nourrir sa population. C’est l’objectif affiché par la Déclaration de Kampala de 2025, qui renouvelle pour la prochaine décennie les ambitions du PDDAA. Mais, comme après Maputo, la question centrale reste : qui paiera, et quand ?

Le « 2×30 Challenge » appelle à doubler les financements annuels de l’agriculture africaine, de 49 à 100 milliards de dollars d’ici 2030. Un objectif ambitieux, mais qui se heurte à la réalité budgétaire d’États étranglés par leur dette, tandis que la communauté internationale réduit son aide : les financements humanitaires consacrés aux crises alimentaires sont retombés à leur niveau le plus bas depuis près d’une décennie.


En conclusion…

La crise d’Ormuz a eu le mérite de rendre visible, en quelques semaines, ce que des décennies de rapports n’avaient pas réussi à faire comprendre aux décideurs : une agriculture sous-capitalisée, dépendante d’une chaîne d’approvisionnement mondiale vulnérable à un seul point de défaillance, est une bombe à retardement.

La subvention d’urgence des engrais ne suffira pas. Elle ne résout rien structurellement.

L’agriculture africaine repose encore largement sur les exploitations familiales, qui jouent un rôle essentiel dans l’alimentation des populations malgré des moyens financiers limités.

Ce qu’il faut, c’est un saut qualitatif dans la façon dont l’Afrique et ses partenaires conçoivent l’investissement agricole : non plus comme une dépense sociale ou humanitaire, mais comme un investissement stratégique de sécurité nationale — au même titre que la défense, les infrastructures ou l’énergie.

C’est le choix qu’ont fait l’Europe, les États-Unis et le Japon il y a des décennies. C’est le choix que l’Afrique n’a pas encore fait. Et chaque crise qui passe sans réponse structurelle rend le rattrapage plus coûteux, plus douloureux, et plus urgent.


Sources

  1. Les Echos | Entretien exclusif | 30 avril 2026 | « Guerre au Moyen-Orient : en Afrique, les petits agriculteurs pourraient perdre l’intégralité de leurs revenus pour l’année à cause d’engrais plus coûteux » | Propos d’Alvaro Lario, président du FIDA | Accéder à l’article
  2. ONU Info | Article | 24 avril 2026 | « La faim dans le monde est concentrée dans seulement dix pays » | Réseau mondial contre les crises alimentaires — GRFC 2026 | Accéder à l’article
  3. Banque africaine de développement (BAD) | Communiqué | 28 avril 2026 | « Les gouvernements africains doivent prendre des mesures urgentes face aux pénuries d’engrais » | Accéder à l’article
  4. The Conversation | Tribune | 26 avril 2026 | « Comment la crise d’Ormuz menace nos assiettes » | Michel Edmond Ghanem, chercheur au CIRAD, et Rémi Hémeryck, SOS Sahel International | Accéder à l’article
  5. Le Grand Continent | Analyse | 7 avril 2026 | « En Afrique, le blocage d’Ormuz peut-il provoquer une famine massive ? » | Augustin Grandgeorge | Accéder à l’article
  6. Afrik.com | Article | Avril 2026 | « Crise des engrais : Ormuz rouvre trop tard pour sauver les récoltes en Afrique » | Accéder à l’article
  7. Fondation FARM | Synthèse de conférence | 2024 | « Sortir le financement de l’agriculture et des filières de l’impasse (Episode 2) » | Lola Pochet | Accéder à l’article
  8. Willagri | Article | 8 septembre 2025 | « L’agriculture africaine plombée par le poids de la dette » | Accéder à l’article
  9. FNH Maroc / BCG | Article | Septembre 2025 | « Afrique : l’agriculture face à de nouveaux défis de financement et de durabilité » | Basé sur le rapport BCG « African Agriculture for Global Sustainable Development » | Accéder à l’article
  10. Jeune Afrique | Tribune | 30 avril 2014 | « Les engagements de Maputo doivent être renouvelés, renforcés et… respectés » | Accéder à l’article
  11. Médiaterre | Article | 17 septembre 2013 | « Investissement dans l’agriculture : l’amère réalité de la déclaration de Maputo » | Accéder à l’article

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